Les réfugiés de la Guerre de 4 jours

Après la « Guerre de 4 jours » dans le Haut-Karabagh, des habitants de Talish, village détruit, ont trouvé refuge à Charentsavan, pas loin de la capitale. Rencontre. 

A quelques kilomètres au nord de la capitale, la petite ville de Charentsavan est restée telle qu’à l’époque soviétique. Maisons à moitié abandonnées, linge étendu aux fenêtres… C’est dans cette commune de 25.000 habitants que des centaines de réfugiés ont été accueillis après la « Guerre des 4 jours ».

Ils sont originaires de Talish, une ville du Haut-Karabagh. Cette province est sous le contrôle de l’Arménie depuis 1994, à l’issue d’une guerre avec l’Azerbaïdjan voisin qui espère toujours récupérer ce territoire. Du 1er au 4 avril 2016, une offensive surprise de l’armée azérie a visé Talish. L’Arménie a pu reprendre le terrain perdu. Mais la ville, détruite, s’est vidée de ses habitants. Cet épisode est connu en Arménie sous le nom de « Guerre des 4 jours ».

Et c’est donc à Charentsavan que les fugitifs ont majoritairement trouvé refuge. Et beaucoup y sont encore. A l’époque soviétique, la ville était un centre industriel. Bon nombre d’habitants de Talish s’y rendaient pour y trouver du travail. Puis, pendant la guerre dans le Haut-Karabagh entre 1991 et 1994, quelques uns ont fini par s’y installer.

Une nuit difficile

Dans la nuit du 1er avril 2016, 50 personnes ont dû partir précipitamment de Talish. Puis au fil des quatre jours de combats, ils finissent par être entre 300 et 400 réfugiés à Charentsavan.

J’ai commencé à entendre des bombardements. J’ai su que cette fois-ci, quelque chose de grave était en train de se passer”. Eleanora a 75 ans, et elle a dû abandonner sa maison, seule. “Je suis partie sans affaires, sans chaussures. Ce que vous voyez sur moi c’est tout ce que j’avais apporté. Heureusement, on a pu me procurer des habits depuis”.

Eleanora ne retournera chez elle que lorsqu’elle saura que sa ville est totalement en paix. (Crédit : Sarafina Spautz)

La mobilisation de la ville et de ses habitants

La population s’est mobilisé pour accueillir les fugitifs. La moitié des arrivants ont pu être logés chez des proches. Et pour les autres, “nous avons trouvé des gens qui pouvaient proposer leurs logements, alors qu’ils se trouvaient à l’étranger”, indique Suren Muradyan, responsable en charge de l’accueil des réfugiés de la mairie.

La ville a pu aussi débloquer des fonds pour les familles en situation d’urgence. Un conseil d’étudiant s’est mobilisé pour collecter vêtements et produits alimentaires. Un centre culturel a été créé avec l’aide de l’ONU et de la Croix-Rouge. “Ici on se sent bien, on s’amuse bien. Vous avez vu, il y a de la musique, on est tous ensemble”, s’exclame Vahé, 13 ans. Ce jeune garçon a dû partir de sa ville, “perdre mes proches, mes amis”, mais garde son enthousiasme. “Ici j’ai été bien accueilli, dès le premier jour j’ai trouvé des amis à l’école, ils ont tous un grand respect pour moi”.

L’intégration des familles s’est faite rapidement. “Tout est allé très vite. Dès le 3ème et le 4ème jour, les enfants ont pu retourner à l’école”, explique Suren Muradyan. Et ces enfants se font à leur nouvelle vie, comme Méri, 8 ans : “J’aime beaucoup ma nouvelle école. En plus, j’ai de bons résultats”.

Un espoir de repartir ?

Deux ans après la guerre, et bien que les réfugiés se soient bien installés, l’espoir demeure de retrouver leur terre. “Notre maison nous l’avons construite de nos propres mains avec mon mari qui est décédé maintenant. Jour et nuit, je pense à repartir », explique Eleanora, retraitée. « Mais j’attendrais d’être sûre qu’il y ait de nouveau la paix pour y retourner. La guerre, c’est insupportable. En partant, j’ai pu voir sur certaines maisons que les Azéris avaient inscrit : “propriété de l’Azerbaïdjan”. C’est vraiment douloureux de voir ça”.  

Gaïcine souhaite le retour de son mari pour commencer une nouvelle vie à Charentsavan. (Crédit : Sarafina Spautz)

Peu à peu les familles tentent de repartir. Après la guerre, le gouvernement du Haut-Karabagh s’est rendu en délégation à Charentsavan pour demander aux réfugiés de revenir à Talish, afin que l’ennemi voit que le village n’est pas vide. Aujourd’hui, sur environ 400 réfugiés, il n’en reste plus que 130.

Pour certains, repartir reste dans leurs projets. “Mais je ne pense pas que ça soit possible”, se résigne Méri. En effet, bien que la guerre soit finie depuis deux ans, les habitants craignent la tension persistante. Car Talish se trouve à la frontière azérie. Les réfugiés ne se sentent pas en sécurité. De plus, la ville est encore endommagée. L’école, par exemple, est en cours de reconstruction. « Ici au moins, j’ai un toit au-dessus de la tête. Je ne vais pas retourner chez moi alors que ma maison et mon école sont détruites« , argumente la petite fille.

Pour Gaïcine, mère de trois enfants, le traumatisme est trop grand. “C’est impensable. Je ne retiens que des mauvais souvenirs de cette guerre”. Son mari, lui, termine son service militaire en tant qu’employé à Talish. “Je veux vite qu’il nous rejoigne, et que l’on construise quelque chose de nouveau, ici”.

 

Léa Broquerie et Sarafina Spautz