La difficile conquête politique des Arméniennes

Tiraillées entre les influences des pays occidentaux, de son grand voisin russe et de l’orthodoxie religieuse, les Arméniennes s’émancipent peu à peu. Dans le monde politique plus qu’ailleurs, certains vieux réflexes ont la vie dure. 

Avec 19 députées – 5 de plus qu’en 2012 – le Parlement Arménien est 108ème au classement des pays selon la part des femmes au sein des chambres parlementaires. Comme dans la société civile les lignes bougent, peu à peu. « Il y a encore quelques années, voir une femme derrière un volant était une chose peu commune, aujourd’hui personne ne se pose plus la question », explique, optimiste, Anna Hakobyan, rédactrice en chef du site armtimes.com.

« En politique, il faudra encore plusieurs années avant que les femmes parviennent à accéder aux mêmes cercles d’influence que les hommes », estime-t-elle. Certes, les dernières élections législatives d’avril 2017 ont instauré une part obligatoire de 25 % de femmes sur les listes des partis. Et si tous s’y sont soumis dans les faits, rien n’a vraiment changé d’après la journaliste, « pour l’instant, cette avancée est plus cosmétique que structurante. »

Un changement en douceur

Izabella Abgaryan, bloggueuse très active sur les réseaux sociaux et reprise sur différents sites internet de médias arméniens, en veut pour preuve la place des femmes sur ses dites-listes. « La loi contraint les partis à mettre au moins une femme parmi les quatre premiers noms de leurs listes », explique-t-elle. Or, la quatrième place n’est souvent pas suffisante, et beaucoup des autres femmes se retrouvent bien plus bas.

Mais certains contre-exemples viennent redorer le tableau, comme celui de Mané Tandilyan. La députée de la coalition Way Out Alliance (YÈLK) membre du parti Bright Armenia et dans l’opposition fait figure d’exemple. « Elle a réussi l’exploit d’être élue sur son seul nom, pas grâce aux votes pour son parti », relève la bloggueuse enthousiaste. Pour elle comme pour Anna Hakobyan, les principaux obstacles résident dans les esprits.

 

Léna Nazaryan (Crédit : Antoine Colombani)

Fracture générationnelle

L’Arménie connait aujourd’hui un affrontement direct entre l’influence des démocraties venues de l’Ouest et l’héritage de l’URSS. D’après Izabella Abgaryan, les rares exemples féminins de longévité politique sont le résultat d’une adaptation et d’une reproduction des réflexes de l’ancien monde. Comme des exceptions qui confirment la règle. Hranush Hakopyan, par exemple, est recordwoman de longévité à l’Assemblée. « Elle est passé d’activiste communiste avant l’indépendance à députée. Aujourd’hui, elle enchaine son deuxième mandat au ministère de la diaspora, sous un gouvernement de droite… », dit-elle désabusée.

Élue pour la première fois aux législatives d’avril 2017, Léna Nazaryan a de l’ambition. Elle est aussi membre de la coalition YÈLK, en tant que représentante du parti Civil Contract qu’elle a elle-même fondé. Elle déplore à quel point les mentalités peinent à évoluer. « Souvent, les gens me demandent qui m’a nommé. Je leur réponds: c’est moi qui me suis nommée. » Elle le martèle : elle ne doit rien à personne.

Conquérir le débat public

La question des inégalités hommes-femmes n’est pas encore dans le débat public, même lors des importantes échéances électorales. Izabella Abgaryan s’était présentée aux législatives en 2012, sans réussite. « Comme je n’avais pas d’antécédents politique, on a cherché à me salir à travers mon mari, alors procureur, qu’on accusait de me manipuler. Il a été obligé d’aller s’expliquer à la télévision pour affirmer que j’étais indépendante. »

Avec Mané Tindalyan, Léna Nazaryan représente « un nouveau style de femme politique. Elles ne sont pas là pour faire jolies. Elles incarnent un changement de mentalité. » Et en effet, Léna Nazaryan a presque fait de la cause féminine son sacerdoce. Elle souhaite tordre le cou aux idées préconçues qui voudraient qu’une femme ne puisse se faire toute seule. « J’en suis la preuve incarnée », affirme-t-elle avec autorité.

Pour elle, il y a deux façons de changer le machisme de la vie politique: « la première c’est de provoquer le changement mais pour cela il faut gouverner. La seconde, c’est d’incarner le changement avec tes actes, avec tes mots. » À l’écouter, il reste encore du chemin à parcourir. Lors de sa première session parlementaire, l’un des assesseurs lui aurait dit : « tu es l’assistante de qui? »

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