30 ans après le séisme, ils habitent toujours des logements de fortune

Le 7 décembre 1988, le séisme de Spitak ravageait la ville de Gyumri en Arménie, faisant près de 30.000 morts. Sur les 500.000 personnes ayant perdu leur maison, 4.000 d’entre elles ont pu être relogées dans les « domiks », containers créés pour accueillir les sans-abris. 30 ans plus tard, 2.500 familles habitent encore dans ces logements insalubres.

Trois décennies après le tremblement de terre, Gyumri, anciennement Léninakan, ressemble toujours à une zone bombardée. Les constructions restent inachevées, comme les vestiges d’un paysage fantomatique. De nouvelles écoles, de nouveaux immeubles ont certes été construits. Mais ils ont été élevés au milieu des ruines, qui sont les rappels quotidiens de l’atrocité subie en 1988. L’horreur d’une terre qui convulse, et laisse, l’instant d’après, une province en ruines, dévastée, inerte. Les blessures du séisme de magnitude 6,9 ​​sont loin de guérir.

Parmi les ruines, les communautés de « domiks », du russe « petites maisons », résistent à l’entropie qui les entoure. Le bidonville, situé tout près de la route cahoteuse, abrite des dizaines de domiks. Ces containers de transport transformés en abris de fortune, apportés par les russes pendant l’ère soviétique, étaient censés être des abris temporaires, habitables seulement pour une courte durée. Désormais, des centaines d’enfants y sont accueillis, grandissant avec l’héritage de la catastrophe.

Mikhaïl Gorbatchev, alors chef de la superpuissance soviétique, s’était rendu à Gyumri peu après le désastre et avait promis que la ville serait complètement reconstruite deux ans plus tard. Mais trente longues années après, le désespoir règne en maître pour ces 2.500 familles qui y résident encore. La moisissure investit les murs, les tôles ondulées font office de toits aux foyers. Ici, pas de pelouse ni de balançoires dans le jardin, mais une large épaisseur de boue dans laquelle s’enfoncent les chaussures des enfants lorsqu’ils jouent. Les carcasses de voitures, aux fenêtres brisées, comme terrains de jeu.

Au milieu des ruines, 2.500 familles survivent à Gyumri. (Crédit : Marie Lecoq)/

Un bidonville au milieu des ruines

Manvel, 54 ans, et son épouse, Margarite, 45 ans, paraissent le double de leur âge. Ils se sont rencontrés quelques années après le séisme de 1988, au cours duquel la première épouse et les enfants de Manvel ont été ensevelis sous les décombres. Avec leur fille de douze ans, ils vivent -ou plutôt survivent- dans leur domik depuis quatre ans. Chaque mois, ils déboursent 8.000 dram (soit 13 euros) pour un logement insalubre, dont ils ne sont pas propriétaires. « Mes beaux-parents nous aident à payer. Je répare des télévisions, mais on me répète sans cesse qu’il n’y a plus de travail pour moi car je suis trop vieux, raconte Manvel. Nous continuons à vivre tant bien que mal. »

Au fil des années, l’état de santé du quinquagénaire se dégrade. « Je souffre de mon pancréas enflammé et j’ai très mal aux pieds. » Dans ces containers mal isolés du froid, les hivers sont rudes. La vétuste maison est chauffée par un poêle à bois d’un autre temps. Les murs sont décrépis, la poussière s’accumule au-dessus des meubles en bois. Dans la chambre, deux lits camouflés par un épais tapis à motif en guise de drap. « C’est notre chambre à coucher. Je partage le lit avec notre fille », détaille Margarite.

Sur un meuble, les peluches de l’adolescente se mélangent aux produits de beauté et vernis à ongles de sa mère. « Moi, je dors dans l’autre pièce, à côté du poêle à bois », précise Manvel. C’est autour de la petite table nappée en dentelles que la famille a célébré le nouvel an 2018. Sans chaise.

Manvel et Margarite vivent depuis 4 ans dans le domik, sans aucun chauffage. (Crédit : Marie Lecoq)

Au lendemain du tremblement de terre, l’Etat avait promis à ces habitants de les reloger. Pourtant, le couple ne reçoit aucune aide financière de la part du gouvernement. « On nous répète sans cesse qu’il faut avoir au moins deux enfants pour recevoir la pension ». Trente ans plus tard, Manvel et Margarite n’ont plus d’espoir, ni de rêves. « Seul un nouvel appartement pourrait nous sauver. Mais sans travail, nous n’avons pas d’argent. Et sans argent, nous ne pouvons pas changer de domik », déplore la gumretsi de 45 ans.

Le prix de ces petites boîtes en métal dans lesquelles s’entassent les familles varie entre 5.000 et 8.000 dram (8 et 13 euros). « Si on veut louer un domik en bon état, c’est beaucoup plus cher, entre 10.000 et 25.000 dram (16 et 42 euros) », explique Margarite, avant de se plonger dans un silence pesant.

L’absence de robinet dans le logement pousse le couple à remplir des bouteilles d’eau en avance. (Crédit : Marie Lecoq)

« Le monde entier est une décharge »

Vahan Tumasyan est président de l’ONG « Shirak Centre », qui vise à recenser les familles résidant dans les domiks. Depuis 2005, le responsable et son équipe travaillent sans relâche pour lutter pour les droits des résidents les plus démunis, apportent de l’aide humanitaire et des fournitures aux familles défavorisées. D’ailleurs, ce jour-là, Vahan Tumasyan livre du bois auprès du domik de Manvel et Margarite. « Ceux qui vivent dans l’extrême pauvreté commencent à s’habituer à leurs conditions de vie, déclare-t-il. Ils pensent que le monde entier est une décharge et que tous les Hommes vivent la même situation qu’eux ».

Épris d’un fatalisme ambiant, les habitants des domiks n’imaginent désormais plus pouvoir sortir de la situation qui est la leur. Pour tenter d’échapper à un destin plus tragique, les habitants des domiks se marient une fois l’école terminée. Mais ces unions hâtives favorisent les divorces et engendrent des dizaines d’orphelins, livrés plus que jamais à eux-mêmes.

Vahan Tumasyan a créé un refuge en 2005, pour les familles défavorisées. Il les accueille et leur apporte, chaque hiver, du bois. (Crédit : Marie Lecoq)

Certains habitants des domiks ne sont pas tous des rescapés du séisme de 1988. Mais le gouvernement ferme les yeux sur la question du cumul d’appartements et de domiks. Certaines personnes ont, en effet, reçu un appartement mais continuent de vivre dans le container. Pour Vahan Tumasyan, « les abris de fortune doivent être détruits et disparaître de la ville. » En attendant, près du cimetière massif, élargi par la mort avec les 25.000 pierres tombales datant du 7 décembre 1988, des familles entières essaient de survivre parmi les décombres du séisme.