Daphne, le projet qui transforme les survivantes de violences conjugales en héroïne

En Arménie, les chiffres de la violence domestique sont alarmants. Faute de volonté politique, c’est aux Arméniennes de se mobiliser pour faire changer les choses.

En novembre 2008, Amnesty International a publié un rapport sur la violence conjugale en Arménie indiquant que plus d’un quart des femmes en Arménie avaient été victimes de violences physiques de leur mari et d’autres membres de la famille. Selon les chiffres de la coalition contre les violences faites aux femmes, qui réunit sept organisations non gouvernementales (ONG), plus de 30 Arméniennes seraient mortes sous les coups de leur conjoint entre 2010 et 2016. Des chiffres qui seraient très probablement sous-estimés, selon une enquête de l’UNFPA (le fonds démographique des nations unies) réalisée en 2009.

Pourtant, malgré cette situation, aucune loi ne pénalise les violences domestiques en Arménie, et aucun travail de prévention n’est mené par le gouvernement. Pour sensibiliser à cette question, les femmes doivent s’organiser. C’est dans cet objectif et pour faire changer les mentalités que Marianna a eu l’idée, avec sa sœur Emma, photographe de renom, de lancer le Daphne Project.

L’idée? Pour contrer la victimisation dont sont victimes les femmes dans les médias et faire changer le regard sur les survivantes, le Daphne Project met en avant, sous la forme de bande-dessinées ou via des sessions photos, des histoires de femmes qui se sont sorties de situations extrêmement compliquées grâce à leur volonté. « Il est important que les femmes victimes de violences domestiques aient conscience qu’un autre futur est possible pour elle, et qu’il peut être positif », assure Marianna.

De victime à héroïne

Il faut dire que la volonté politique sur ce sujet est plus ou moins inexistante. « Au début, les fonctionnaires du ministère de la protection sociale ont coopéré avec nous, mais maintenant plus rien« , regrette le porte-parole du Centre de soutien aux femmes Perchuhi Kazhoian. « Ils ne disent pas qu’ils désapprouvent, mais leurs messages indiquent clairement il n’y a pas de volonté politique pour cela. » Un grand nombre de ces femmes n’ont donc pas d’autre choix que de subir cette situation, d’autant que les plaintes pour violences sont largement stigmatisées dans la société arménienne.

Marianna Grigoryan a monté le Daphne Project après avoir elle-même subi des violences conjugales (Crédit photo: Maëlle Lafond)

« Le choix du nom était très important, il fallait que les gens s’en rappellent. J’ai cherché un nom fort d’une déesse, un nom d’une femme indépendante et qui se bat pour ça. Ca n’existait pas dans notre mythologie, alors j’ai pensé à la mythologie grecque. Et en Arménien, « daphné » est proche de ‘laurier’, comme la couronne des guerriers qui rentraient victorieux à Rome », raconte celle qui est à l’origine du projet. On retrouve d’ailleurs cette couronne sur les photos, et le message est clair: les femmes qui se sont fait battre ne sont pas des loser mais des guerrières qui ont survécu aux abus.

Les bandes-dessinées sont un moyen original de raconter l’histoire des survivantes (Crédit: Daphne Project)

Parmi les histoires racontées par le Daphne Project, celle de Hasmik Khachatryan. La jeune femme vivait avec son mari dans la région de Gavar. Celui-ci la bat depuis déjà neufs ans lorsqu’elle s’échappe de chez elle, après un énième passage à tabac qui lui a détruit le canal auditif. Mais sa belle-mère est une voyante très connue et très appréciée des autorités locales, et Hasmik ne peut donc pas se rendre à la police. Elle décide alors d’alerter les médias sur sa condition et celle des autres Arméniennes. Aujourd’hui, c’est une entrepreneure accomplie, qui a monté une pâtisserie dans la capitale. « Je suis fière d’avoir une autre histoire à raconter. C’est un super message d’émancipation car il prouve aux femmes qu’elles ont le pouvoir de changer leur vie« . A l’image de ce que veut démontrer le projet de Marianna et Emma.

Pour leur travail, Hasmik et le projet Daphné ont reçu le grand prix de Stories for change, un programme international qui récompense les initiatives en faveur du progrès social et des droits humains. « Nous croyons que le changement vient de l’intérieur, et que nous avons le pouvoir de tout changer, même si le poids de notre société est fort. Si on disait seulement ‘C’est illégal, etc’ les gens n’en parleraient pas. Grâce à la beauté des photos et des histoires, les gens relaient notre cause et les femmes entendent parler de nous et peuvent revivre« , détaille Marianna.

Dans sa cuisine, Hasmik Khachatryan prépare les pâtisseries traditionnelles qu’elle ira vendre à sa boutique (Crédit photo: Daphne Project)

Mais le projet vise aussi les agressions sexuelles. Les abus de leurs familles ne sont pas les seules violences auxquelles doivent faire face les femmes, le Daphné Project donne aussi à entendre les histoires de survivantes de viols, comme Lucy Abdel Ahad, ou du combat de Vardine Greagoryan pour faire reconnaître et accepter son handicap. « Le projet Daphne est une étape d’un projet plus grand, visant à construire un portail d’émancipation des femmes, en les aidant à trouver un travail. C’est lié aux violences puisque sans cette indépendance elles ne peuvent pas se libérer de leur emprise en cas de problème« , explique Marianna. Pour cela, elle aimerait ouvrir des commerces qui emploieraient des survivantes de violences domestiques, afin de leur permettre, comme Hasmik, de monter à leur tour leur affaire. Comme un tremplin vers l’indépendance et la liberté.

Féministe, techno lover et passionnée de yoga, j’écris sur les startups et l’innovation pour Maddyness quand je ne suis pas au Celsa.

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