Dans les casinos, les Iraniens font sauter la banque

L’Arménie est une destination particulièrement prisée des Iraniens. Plus que le tourisme, ils viennent chercher à proximité d’Erevan les distractions interdites dans leur pays. Reportage dans un casino, à proximité de la capitale.

Minuit est passé depuis longtemps. Mais dans la banlieue d’Erevan, le démon du jeu tiendra les esprits éveillés jusqu’à l’aurore. Dans les allées du casino Le Pharaon, l’un des principaux de la région, les machines à sous sont prises d’assaut. Le regard rivé sur l’écran, la main posée sur le bouton, les joueurs n’ont plus conscience du temps qui passe. Le son des conversations, murmurées à voix basse, se noie dans les cliquetis incessants et les ritournelles électroniques des machines.

Un jeune homme fixe d’un air tendu la roulette virtuelle projetée sur l’écran. Son visage s’illumine soudain lorsque celle-ci s’arrête de tourner. Plus loin, un petit groupe attroupé derrière une machine observe silencieusement les combinaisons de symboles défiler.

Le complexe Le Pharaon est le principal casino de la région (Crédit : Emilie Salabelle)

Au fond de la salle, les longues tables de poker sont séparées du reste de la pièce par des paravents. On entend le bruit des cartes battues par les croupiers, et le bruit mat des jetons que l’on empile. Le tournoi approche du dénouement. Les participants font une pause de vingt minutes avant la phase finale. Ils jouent depuis presque cinq heures.

Nima Eini étire ses longs membres. Cet Iranien, inconditionnel du poker, n’irait pour rien au monde du côté des machines à sous. « Il y a quand même plus intéressant que de presser sur un bouton. Au poker, ce n’est pas qu’une question de chance, il faut réfléchir, ça demande beaucoup d’expérience », indique-t-il sentencieusement. D’un grand sourire, il encourage en iranien un ami qui accède à la table finale.

Lui n’a pas eu de chance ce soir. Mais pour la dernière manche, six de ses compatriotes se jaugent encore. « Il y a plein d’Iraniens qui viennent ici », explique Nima de sa voix étrangement aigüe. L’homme travaille à Erevan pour une agence de voyage iranienne, mais la nuit c’est à un autre genre de circuit touristique qu’il assiste : « Certains viennent en Arménie uniquement pour jouer. De l’aéroport, ils arrivent à cet hôtel, jouent pendant une semaine et repartent en Iran sans avoir mis un pied en ville. »

Nima Eini vient jouer deux fois par mois au poker (Crédit : Emilie Salabelle)

A la recherche du ticket gagnant

Ces Iraniens viennent chez le petit voisin du Caucase pour trouver les distractions interdites dans leur pays. Les jeux d’argent y sont proscrits. Des chaînes satellites diffusent largement des publicités pour les casinos arméniens. Si Nima joue ici, c’est en Iran qu’il a appris les rudiments du poker. « Quand j’habitais là-bas, on organisait des parties entre amis. Mais on ne misait que de petites sommes. Et puis ce n’est pas très agréable de gagner leur argent. Je préfère avoir de vrais adversaires en face de moi ! » s’exclame-t-il en riant.

L’un d’entre eux vient justement lui parler. Le visage englouti par une barbe de hipster et d’énormes lunettes carrées, Soroush Javadi ne ressemble pas à ses compatriotes iraniens. Cet architecte toujours en voyage n’a d’ailleurs pas l’intention de faire sa vie au pays. « J’ai quitté l’Iran durant dix ans. Je ne m’y sens plus chez moi maintenant. Je compte m’installer au Canada. Mais en attendant, je viens ici pour passer du bon temps » ,signale-t-il d’une voix calme.

Comme Nima, il a l’habitude de monter à l’étage du complexe du Pharaon pour s’adonner au poker. Dans cette partie du casino, l’entrée est gratuite. Les mises restent modestes : les parties commencent à 20 $, 10 $ les mercredi et dimanche. Du côté des machines à sous, les hommes sont en jogging, une casquette sur la tête. « On trouve un peu de tout, des conducteurs de taxi, des gens de la classe moyenne, décrit Nima en balayant la salle du regard. Certains viennent vraiment ici avec l’espoir de devenir riches. Pour eux, cet endroit c’est un peu Las Vegas… »

Jouer pour la frime

A l’étage en dessous, on ne joue pas dans la même cour. Seuls les clients qui payent au minimum l’équivalent de 100 $ sont autorisés à entrer. On y croise la riche classe iranienne, venue tout droit de Téhéran. Des businessmen et des patrons d’entreprises se réunissent dans les salons VIP et devant les tables de black-jack pour flamber sans retenue. « Ils jouent pour frimer, et montrer aux autres combien ils peuvent se permettre de perdre. J’ai vu un homme se défaire de 15 000 $ en une nuit. Cela ne lui a fait ni chaud ni froid », raconte Nima.

Lui reste prudent : il ne vient jamais avec plus de 100 $ dans les poches. Jouant deux fois par mois, il ne se considère pas comme ayant une addiction au jeu. « Moi, c’est juste pour le fun ! » insiste-t-il. Il assure parvenir à maintenir l’équilibre entre ses gains et ses pertes. Ce n’est pas le cas de tous ses concurrents : « Quelqu’un m’a raconté que quand il était dans son lit, il voyait une roulette au plafond de sa chambre. Il est tellement accro qu’il a vendu sa voiture pour pouvoir jouer. Il bosse comme un fou en Iran pendant plusieurs mois, et puis il vient ici, et perd tout », murmure-t-il avec un petit sourire compatissant. « C’est la même chose partout. Le gagnant, à la fin, c’est toujours le Casino ».