Les mormons à la conquête de l’Arménie

En Arménie, les mormons font de plus en plus d’adeptes. Ils doivent toutefois faire face à l’hostilité d’une large partie de la société à 94% orthodoxe et qui regarde souvent ces fidèles comme les membres d’une « secte ».

Glover et Rios, deux missionnaires mormons américains, ne passent pas inaperçus dans la capitale arménienne. Toujours à deux, vêtus d’une chemise blanche et d’un badge à l’effigie de l’Eglise mormone, les deux jeunes hommes âgés de 19 et 21 ans cherchent constamment le contact avec les passants. Toute occasion est bonne pour engager la conversation. « Ce matin j’ai proposé à ces ouvriers de les aider à porter leur sac de ciment. Ceux-là je les connais car ils travaillent près de notre église », explique le frère Glover, un grand blond aux yeux clairs dont le physique détonne à Erevan.

Pour se défendre de tout prosélytisme, il ajoute: “Mais nous suivons certaines règles. Nous ne pouvons pas parler en premier de notre Eglise aux passants dans la rue, ni lorsque nous faisons du porte-à-porte. Il faut que les gens nous posent des questions pour pouvoir partager notre foi”.

Arrivés il y a seulement quatre mois des Etats-Unis, berceau de l’Eglise mormone, les deux jeunes hommes ont pour « mission » de « partager le Livre des Mormons » dans un pays où l’Eglise orthodoxe règne en maître et où toute autre appartenance religieuse suscite la méfiance. Les frères, comme ils s’appellent entre eux, se montrent toutefois confiants. “Notre Eglise s’est implantée très récemment en Arménie, elle n’en est qu’à ses débuts mais elle grandit doucement et surement”, explique Glover, chiffres à l’appui. Selon le missionnaire, l’Eglise mormone comptait 1.357 membres en 2003. Aujourd’hui, elle revendique quelque 3.000 fidèles et 14 lieux de culte dans tous le pays.

Les Mormons se retrouvent tous les dimanches dans leur église du 24, rue Khorenatse à Erevan, pour participer à la cérémonie religieuse du sacrement (Crédit Aglaé Watrin)

« Les Mormons sont arrivés en Arménie juste après le tremblement de terre du 7 décembre 1988. Ils se sont présentés comme une organisation de bienfaisance et ont participé à l’aide humanitaire et à la reconstruction du pays », explique le professeur d’histoire religieuse Ashot Manucharjan, de la chaire de théologie de l’Université d’Etat d’Erevan. « Leur arrivée a aussi coïncidé avec la fin du soviétisme en Arménie qui prônait l’athéisme. Quand l’Eglise a été tirée de son sommeil, les sectes avaient déjà envahi le pays avec l’ouverture de l’Arménie », ajoute-t-il.

Réactions hostiles

Cette installation progressive des mormons suscite toutefois certaines réactions d’hostilité dans la société. «  Dans la rue les gens nous insultent parfois. Ils pensent que nous sommes des Témoins de Jéhovah car nous sommes habillés pareil, ou bien que nous ne sommes pas chrétiens. Certains d’entre nous se sont même faits agresser physiquement « , confie Glover. « Beaucoup pensent aussi que nous nous sommes fous car nous observons un code moral strict. Nous ne buvons, ne fumons pas et nous respectons la loi de chasteté par exemple », ajoute de son côté Rios. D’après les missionnaires, certains membres cachent  à leur entourage le fait qu’ils fréquentent l’Eglise mormone pour éviter toute condamnation. Ce fait est toutefois impossible à vérifier directement auprès des fidèles arméniens car il nous a été interdit de leur parler lors de la cérémonie dominicale du sacrement.

Enregistrée comme organisation religieuse en 1995, et libre de développer ses activités comme tout autre culte, selon la Constitution, l’Eglise mormone reste toutefois considérée par les Arméniens comme une secte. Une étude menée par deux chercheurs de l’Université d’Etat d’Erevan en 2012 affirme que les groupes religieux « dissidents » sont considérés comme  » mettant en péril les traditions nationales nationales et l’identité arménienne « .

« Nettoyer le cerveau »

Certaines organisations non gouvernementales ont même entrepris de lutter contre la croissance de ce qu’ils considèrent comme des mouvements sectaires dangereux. Alexandre Amaryan, fondateur du Centre de réhabilitation et d’assistance aux victimes des cultes destructeurs basé à Erevan, dit avoir procédé à la « déprogrammation » de 87 personnes – dont plusieurs Mormons.

« Je procède à un nettoyage du cerveau des victimes« , explique-t-il. Il montre un fauteuil noir installé au milieu d’une pièce encombrée, un masque pour couvrir les yeux, des huiles essentielles. Ce sont autant d’instruments qu’il utilise pour mettre en condition ses patients.  « Les victimes ne viennent jamais d’elles-mêmes. Elles me sont toujours amenées par des proches« , ajoute Alexandre Amaryan qui dit par ailleurs avoir une activité de « surveillance des sectes » et qui déplore un manque d’action de l’Etat.

Alexandre Amaryan à son bureau du Centre de réhabilitation et d’assistance aux victimes des cultes destructeurs, à Erevan (Crédit Aglaé Watrin)

« Certes, selon l’article 41 de la Constitution, toutes les organisations religieuses sont libres de se développer. Mais le même article dit aussi qu’en cas de danger, l’Etat doit limiter leurs activités », explique Ashot Manucharjan. « Une loi encadre également le prosélytisme mais sans le définir ce qui limite le contrôle sur les organisations religieuses », précise-t-il.

Si certains Arméniens comme Alexandre Amaryan ont pris à bras le corps la lutte contre la prolifération des « sectes » , le gouvernement n’exerce qu’une faible surveillance des organisations religieuses identifiées comme pouvant connaître une « dérive sectaire ». En Arménie, la liberté de culte prévaut.