Le boom de la rhinoplastie menace-t-il le nez arménien ?

Kim Kardashian, Cher mais aussi Charles Aznavour, ils sont tous passés sur le billard pour se faire refaire le nez. Dans leur pays d’origine, l’opération est devenue courante. L’objectif : faire disparaître le nez arménien, symbole national jugé peu conforme aux normes actuelles de beauté.

« Le nez arménien, c’est celui typique du Moyen-Orient. On le retrouve aussi sur les visages géorgiens, arabes, etc., souligne Karen Danielyan, chirurgien esthétique à Erevan. Les narines sont épaisses, l’extrémité penchante et l’arrête est surplombée par une bosse. » Pour lui, cela explique l’extrême popularité de la rhinoplastie. « En Arménie, elle représente trois opérations sur quatre », indique-t-il.

Dans sa clinique située en périphérie d’Erevan, il opère environ 600 personnes par an. Très populaire chez les femmes, la rhinoplastie est aussi de plus en plus prisée par les hommes. « Désormais, ils composent 25% de mes clients », précise-t-il. La forme naturelle ne serait pas seulement disgracieuse mais elle provoquerait aussi des problèmes respiratoires. Pour le docteur, « l’opération, ça permet de régler deux problèmes à la fois ».

Le prix d’une opération va de 800 à 1.000 euros. Une somme conséquente dans un pays où le salaire moyen est de 300 euros mensuels. « J’opère des personnes issues de toutes les classes sociales. Certains économisent ou font participer leurs familles pour se payer la procédure« , décrypte Karen Danielyan. Il ne s’agit pas que d’une question esthétique. Le chirurgien l’assure, beaucoup de jeunes filles tiennent leur nez arménien pour responsable de leur célibat. « Elles ont entre 25 et 26 ans et pensent qu’il est temps de se marier », résume-t-il.

Se faire refaire le nez pour se marier

A l’époque où les standards de beauté se sont mondialisés, il existe peu de chance de voir apparaître un nez caucasien dans les magazines de mode. La tendance est au nez fin et finement courbé. « Depuis toujours, les normes esthétiques ont été édictées par les occidentaux« , observe Gayane Minasyan, fondatrice de l’agence de tourisme médicale Doctor Tour. Dans le cabinet du docteur Danielyan, le modèle le plus demandé est celui de l’actrice américaine Angelina Jolie. Le hic ? Cette forme n’est pas forcément adaptée au visage arménien. « J’ai conseillé une réduction du menton à ma patiente précédente pour que cela aille mieux« , pointe-t-il. Cette dernière n’a pas hésité à accepter.

S’injecter du botox, faire une liposuccion, rien ne semble plus facile à Erevan où l’on croise des cliniques esthétiques à tous les coins de rues. La tendance inquiète Gayane Minasyan : « Il y a dix ans, la jeune génération n’était pas aussi obsédée par son apparence. Maintenant, plein de jeunes filles se regardent dans le miroir et se demandent ce qu’elles vont se faire refaire ». Le culte de la beauté tourne à l’obsession. Le docteur Danielyan reçoit de plus en plus de patients qui en sont déjà à leur seconde opération du nez.

La chirurgie de Mérie Sahakian est dans deux mois. Sa première opération, la jeune fille l’a réalisée à 18 ans. « Je me sentais laide », confie l’étudiante de 23 ans. En cause ? Sa bosse sur le nez, mais aussi ses problèmes respiratoires. Maintenant, elle veut le raccourcir. Cheveux lisses décolorés, maquillage impeccables et baskets compensées, Mérie soigne son apparence à l’instar de la plupart de ses camarades. « Dans ma classe, sur quinze élèves, on est trois à s’être fait refaire le nez« , explique-t-elle.

La diaspora arménienne revient s’y faire opérer

Pour son opération, Mérie a déboursé environ 840 euros. Un prix cinq fois moins cher qu’en France. Depuis environ sept ans, l’Arménie est devenue la nouvelle Mecque de la chirurgie esthétique. S’il est impossible d’avoir des chiffres précis, le tourisme médical semble être devenu une manne pour ce pays, d’après Gayane Minasyan. Depuis l’imposition de sanctions contre la Russie par l’Union européenne, ses clients russes se sont multipliés car les transactions financières sont plus difficiles à réaliser en Europe. « Non seulement c’est deux fois moins cher en Arménie, mais en plus ils peuvent y venir facilement, sans rencontrer de barrières », explique-t-elle.

Outre les Russes, les cliniques reçoivent aussi des représentants de l’importante diaspora arménienne qui choisissent de revenir dans leur pays d’origine pour se faire opérer. Des Syriens, des Américains, des Géorgiens mais aussi des Iraniens. « En Iran, la rhinoplastie est aussi courante. Mais les Iraniennes apprécient la discrétion et recherchent une société plus détendue et plus libre », avance Gayane Minasyan.

La clinique Aesthetica réalise environ 1.000 opérations du nez par an. Ce chiffre ne cesse d’augmenter depuis une quinzaine d’années et l’ouverture de l’Arménie au tourisme: « 40% de mes clients viennent de l’étranger », estime le docteur Danielyan. Les agences de tourisme et les cliniques se sont adaptées à la demande. Elles offrent des services tout-compris, avec chauffeurs, traducteurs et séjours touristiques adaptés.

Un concours du nez le plus arménien

C’est suite au tremblement de terre de 1988 que l’Arménie a acquis son savoir-faire en matière de chirurgie réparatrice. De nombreuses personnes se sont retrouvées abimées, voire défigurées. « À partir de là, la chirurgie esthétique a commencé à se développer », narre le docteur Danielyan.

Signe de distinction nationale de plus en plus réduit à un handicap physique, le nez arménien ne va pourtant pas disparaître. « Il se transmet de génération en génération, c’est génétique », lance le chirurgien avant d’esquisser un sourire : « Je ne me retrouverai jamais sans travail ! »

Depuis quinze ans, il organise chaque année le concours du « nez le plus arménien ». Une célébration paradoxale, puisque l’heureux gagnant remporte … une rhinoplastie tous frais payés. L’année dernière, prés de 2.000 personnes ont tenté leur chance.