Ces Syriens qui reviennent dans l’Arménie de leurs ancêtres

Ils sont plusieurs milliers à être dans le cas de Berg Keshishian et Heros Mangikian. D’origine arménienne, ces deux Syriens ont fui la guerre en 2012 et sont venus s’installer en Arménie, pays de leurs ancêtres. Un retour aux sources qui peut parfois s’avérer compliqué.

Ils auraient pu se rencontrer en Syrie à la terrasse d’un café. Mais c’est 700 kilomètres plus loin, en Arménie que les chemins de ces deux Syriens se sont croisés. Leur rencontre a eu lieu il y a trois ans dans un bar de la Northern Avenue à Erevan. Berg Keshishian, alors barman, prend la commande de Heros Mangikian. Les deux jeunes hommes -un peu éméchés- se mettent à raconter leur vie et se découvrent de nombreux points communs.

D’origine arménienne, tous deux ont grandi en Syrie et ont fui la guerre en 2012. Dès leur plus jeune âge, leurs parents leur ont appris l’arménien et les ont scolarisés dans des écoles arméniennes. « Tous les matins, on récitait l’hymne syrien et l’hymne arménien à l’école « , se souvient Berg. Les arrières grands parents de Berg ont fui le génocide et sont partis s’installer à Alep au début du XXème siècle.

22.500 Syriens sont arrivés en Arménie depuis 2012

Quant à Heros, il a grandi à Kessab, un village arménien situé dans le nord de la Syrie, à 6 kilomètres de la Turquie. Ses ancêtres se sont installés dans cette petite ville. Lorsque la guerre éclate en 2011, les deux hommes sont poussés par leur famille à quitter le pays pour des raisons de sécurité. C’est tout naturellement qu’ils choisissent de recommencer leur vie dans le pays de leurs origines, sans y avoir pourtant jamais mis les pieds.

Comme eux, depuis 2012, ils sont près de 22.500 Syriens d’origine arménienne à avoir décidé de recommencer leur vie en Arménie, selon les chiffres de l’ONG AGBU (Armenian General Benevolat Union). Avant tout pour des raisons pratiques, la Syrie se trouvant à moins de 800 kilomètres de l’Arménie à vol d’oiseau. Par ailleurs, il est aisé pour eux d’obtenir la nationalité arménienne. « Il suffit de prouver que l’on a des origines arméniennes, cela se voit généralement grâce à notre nom de famille, il faut également fournir un certificat de baptême de l’église arménienne de Syrie. En deux, trois semaines, on peut avoir des papiers », explique George Parseghian, à la tête du centre de coordination des Syriens d’origine arménienne, financé par AGBU.

Âgé d’une cinquantaine d’années, ce cardiologue damascène a lui aussi choisi le pays de ses racines pour recommencer sa vie avec sa femme et ses deux filles. « L’Arménie est ma mère patrie, je n’aurais pas pu aller ailleurs », explique-t-il. « Il y a des différences entre nous et les Arméniens locaux, mais nous sommes plus proches d’eux que de n’importe quelle autre culture », souligne fièrement le médecin, qui se sent parfaitement intégré.

 

George Parseghian jongle entre ses patients à la clinique et l’association qu’il dirige. (Crédit: Joanne Saade)

L’arrivée a été un peu plus compliquée pour Berg et Heros. « Les trois premiers mois ont été difficiles, je ne comprenais pas trop leur accent », raconte Berg. Arrivé seul d’Alep, le jeune homme a été hébergé chez des proches. Il a accumulé plusieurs petits boulots pour joindre les deux bouts. A plusieurs reprises il s’est senti pointé du doigt par les locaux et particulièrement par les Arméniens de son âge. « Un jour où j’étais physionomiste à l’entrée d’un bar, on m’a dit ‘non seulement tu viens dans mon pays mais en plus tu décides des gens qui peuvent rentrer à l’intérieur‘ », raconte le jeune homme.

La mauvaise situation économique du pays ne les incite pas à rester

Même constat pour son ami Heros. « Les mentalités sont différentes ici. On a parfois du mal avec les jeunes de notre âge. Ils sont moins tolérants que leurs aînés qui eux, nous acceptent plus. Par exemple, il fut un temps où personne n’avait de barbe à Erevan. Quand je suis arrivé avec ma barbe, beaucoup de jeunes me faisaient des remarques et me critiquaient », raconte Heros, qui cultive toujours un petit bouc. Tous les deux sont d’accord pour dire que les mentalités ont bien évolué depuis leur arrivée il y a maintenant six ans. « Il y a des tensions partout, mais même entre les Arméniens locaux. Les Syriens d’origine arménienne sont pour la plupart bien intégrés », nuance George Parseghian.

Mais pour le damascène, la situation économique du pays incite les Syriens à demander l’asile dans un autre pays où à repartir en Syrie. L’association qu’il préside fournit une aide médicale, de l’argent, des vêtements à plus de 15.000 personnes actuellement mais ce n’est pas toujours suffisant. « Il ’y a pas de travail, c’est trop dur, on gagne rien et l’économie va mal », explique Heros qui va s’envoler dans quelques jours pour Dubaï dans l’optique de chercher un travail bien rémunéré. Même constat pour Berg qui apprend actuellement le suédois. Il fera une demande d’asile d’ici quelques mois et partira rejoindre ses amis en Suède pour reprendre des études d’ingénierie. Les deux hommes reviendront s’installer en Arménie, « leur pays », quand la situation économique s’améliorera.