Les survivants arméniens, derniers témoins précieux du génocide

Le génocide est encore aujourd’hui un sujet brûlant en Arménie, qui reste notamment vivace grâce aux liens qui se sont tissés au fil des décennies entre les survivants et leurs descendants, et au travail de mémoire. C’est le cas notamment de Tatevik Grigoryan, 28 ans, qui a décidé de consacrer une longue enquête aux survivants arméniens du génocide.

Le choix de consacrer une partie de sa carrière de journaliste aux survivants arméniens n’est pas anodin pour Tatevik Grigorian. Les arrière-grands parents de cette femme de 28 ans ont en effet vécu le génocide qui a eu lieu entre 1915 et 1917 et c’est son arrière-grand-mère, morte en 2003 à l’âge de 93 ans, qui lui a donné envie de commencer un projet ambitieux. En 2011, quelques années avant le centenaire du génocide, elle a donc décidé de rencontrer les survivants arméniens.

En deux ans, elle a publié trente-deux témoignages sur le site Armenpress, traduits en trois langues. Un travail qui a pris de plus en plus d’importance à ses yeux. « Au début, nous n’avions pas prévu de faire des vidéos », explique-t-elle, « mais nous avons rapidement compris qu’il s’agissait d’un travail important ». Mais l’entreprise n’a pas été facile. En effet, les survivants, au moins proches de la centaine d’années à ce moment-là, ne sont pas joignables par téléphone, et la plupart vivent hors de la capitale.

Des familles éclatées

Par ailleurs, la plupart d’entre eux étaient très jeunes pendant la guerre. Ils avaient souvent entre un et deux ans au début du conflit et n’ont donc pas de souvenir de cette époque. Par exemple, beaucoup de survivants ne savent pas la date exacte de leur anniversaire, qu’ils ont oubliée. « Ils en choisissent simplement un eux-mêmes », explique-t-elle. Sur leur passeport, la date de naissance est donc enregistrée sous un format atypique, avec deux zéros pour le jour et le mois de naissance. Seule l’année de naissance y figure (par exemple 00/00/1913).

Un des survivants interviewés par Tatevik Grigoryan. Crédit : Tatevik Grigoryan.

Toutefois, « ils ont des documents chez eux, beaucoup de photos de famille, ça reste très intéressant », confie Tatevik Grigoryan. Les survivants racontant également des anecdotes de famille qui témoignent des brisures causées par le génocide sur plusieurs générations. Son père notamment « était orphelin« , « il avait oublié son nom de famille« , se souvient-t-elle. « Il s’est donc choisi un alias jusqu’à ce que des années et des années plus tard, un ami de son père le retrouve et qu’il puisse alors récupérer son véritable nom ».

« Pour tous les Arméniens, c’est un sujet essentiel, que leurs ancêtres aient vécu le génocide ou non »

Au-delà des familles, le génocide a profondément marqué l’identité arménienne. Le culte du souvenir est notamment présent à Erevan, le mémorial nommé « Tsitsernakaberd », dédié aux victimes du génocide. C’est dans ce cadre qu’a été installé un musée-institut, qui recueille les archives de la guerre et les témoignages de ceux qui ont survécu, afin de préserver l’histoire du génocide. Le 24 avril est par ailleurs un jour de commémoration nationale pour les victimes du génocide. Par ailleurs, le film « The Promise » de Terry George, consacré au génocide arménien, a été le plus vu dans le pays en 2017.

Le souvenir de ce traumatisme traverse même les frontières. Tatevik Grigorian en veut pour preuve « l’enthousiasme des Arméniens de la diaspora » pour la série de témoignages des survivants publiés à l’époque. Un intérêt confirmé à l’occasion de l’annonce du décès de Silvard Atajyan le 2 février 2018 à l’âge de 105 ans. L’article à ce sujet a été le deuxième article le plus lu de la semaine sur le site Armenpress, dont le lectorat est majoritairement composé d’Arméniens de l’étranger. « Pour tous les Arméniens, c’est un sujet essentiel, que leurs ancêtres aient vécu le génocide ou non », estime-t-elle.

Le lien générationnel

Au-delà de la question historique, l’histoire des survivants passionne parce qu’un lien générationnel fort s’est tissé entre les plus anciens qui ont tenu à partager leur histoire, et les plus jeunes qui veulent la garder vivante. Tatevik Grigorian a ainsi tissé des liens d’amitié avec Silvard Atajyan, récemment décédée, lors de son enquête : « C’était l’une des personnes les plus intéressantes ; elle avait une très bonne mémoire », se souvient-elle. Si elle n’a pas pu assister à ses funérailles, l’employée du ministère de la Santé est restée en contact avec la famille.

« Je me souviens d’elle comme si elle était toujours vivante, elle était très douce », ajoute-t-elle. Un lien est d’autant plus important qu’il est éphémère. « Dans un an ou deux, il n’y aura peut-être pas de témoins du génocide », explique-t-elle, d’où l’urgence de recueillir ces témoignages. En effet, en avril 2016, il ne restait plus que dix-huit survivants selon les chiffres du ministère du Travail et des Affaires sociales.

Alternante en journalisme au CELSA, j’écris sur la fonction publique à l’AEF de jour. A mes heures perdues, je cultive une passion pour la Chine ou bien pour le féminisme.

Alternante en journalisme au CELSA, j'écris sur la fonction publique à l'AEF de jour. A mes heures perdues, je cultive une passion pour la Chine ou bien pour le féminisme.