Le « street workout », du sport pour entretenir le corps et l’esprit

A Erevan, une association encourage la pratique du « street workout », de la musculation en plein air et gratuite. L’objectif: promouvoir un mode de vie sain dans un pays où le tabagisme est très répandu. Rencontre avec ces bodybuilders

Tous les dimanches matin, une trentaine de sportifs se réunit au parc Buenos Aires, dans le quartier Ajapnyak au nord-est d’Erevan, pour une séance de sport un peu particulière. Ils pratiquent le « street workout », littéralement « musculation de rue ». Dans cet espace verdoyant au milieu du béton et des tours d’immeubles, ils s’entraînent avec le matériel urbain à disposition: des barres parallèles, horizontales, avec des anneaux. Certains réalisent pompes, tractions ou figures. Les plus célèbres ? Le « dips », quand les bras sont tendus au-dessus de la barre, ou le « muscle up », soit une traction puis un « dips ».

Très populaire dans les pays de l’ex-bloc soviétique, le « street workout » s’est développé en Pologne et en Lettonie, où les jeunes se sont réappropriés les équipements installés dans la rue sous l’ère communiste. La discipline n’a débarqué qu’il y a six ans en Arménie avec l’association Street Workout Armenia, codirigée par Artur Harutyunyan. Sous des allures de prof de gym, il réunit ses « élèves » pour l’échauffement, toujours plus nombreux. « Personne ne connaissait alors ce sport. A 16 ans, j’ai commencé à regarder des vidéos sur internet puis je me suis mis à pratiquer comme je pouvais, dans des parcs locaux », raconte-t-il. Lors de son service militaire, il découvre que la majorité de son unité fume. Il décide alors de promouvoir un mode de vie sain qui passe par le sport.

L’association co-fondée par Artur Harutyunyan (à droite) encourage la pratique du « street workout ». Crédit: Clément Dubrul

Une philosophie adoptée par Seda Abgaryan. « Les enfants voient leurs parents fumer, même dans les lieux publics, donc ils s’habituent à répéter le même schéma, soutient la jeune trentenaire enfouie sous son cache-cou mauve. On essaye de leur dire que c’est une mauvaise chose et qu’il faut préserver son corps ». Tous partagent le même mode de vie : ne pas fumer, ne pas boire et manger sainement.

Or en Arménie, environ 30% de la population fume et selon une étude de l’Organisation mondiale de la santé datant de 2008, 55% des Arméniens sont en surpoids. C’est pour cela que l’association se déplace dans les écoles et les universités, pour « montrer que le sport est accessible à tous et qu’il est possible de se maintenir en forme facilement », explique Artur Harutyunyan.

Sarkis Lazaryan effectue une figure de street workout. Crédit: Clément Dubrul

Un club de gym gratuit

Casquette noire vissée sur la tête et tee-shirt orange aux couleurs de la discipline, Sarkis Lazaryan enchaîne les figures, sans aucune protection, juste du talc sur les mains. Le souffle court, le jeune homme de 18 ans avoue « aimer le danger ». La rue comme club de gym géant et gratuit, c’est ce qui l’a attiré dans ce sport. « Je faisais de la musculation chez moi mais je n’avais pas assez d’argent pour aller faire du sport dans un club », confie l’étudiant qui aimerait devenir athlète professionnel après son service militaire. Pour Ghazar Hakobyan, cofondateur de l’association, le « street workout » est « l’école de la vie ». Sous son manteau, il désigne son tee-shirt de sport pour résumer sa pensée: « Try again » (« Réessaye », NDLR). « Nos athlètes viennent de tous les milieux sociaux. Faire du sport est assez cher à Erevan et certains n’ont pas beaucoup d’argent. S’entraîner avec les autres les motivent à revenir et rester ».

Sur des airs de rap américain, Artur Avagyan réalise un « front flip ». Bras tendus sur la barre, le regard au loin concentré, il s’engage dans plusieurs loopings à 360 degrés. En dessous de lui, ses camarades l’applaudissent et, surtout, le poussent dans ses retranchements. Un moyen de se surpasser qui a séduit cet étudiant en informatique. « On s’entraîne tous ensemble et c’est ce qui m’a donné la motivation pour continuer. C’est en grande partie grâce au sport que j’en suis là aujourd’hui. »

Le mouvement compte actuellement plus de 300 athlètes à travers 28 villes du pays. Prochaine étape: obtenir une aide financière du gouvernement, mais aussi d’investisseurs russes et américains, pour construire de nouvelles aires de jeux. C’est presque chose faite: dix nouveaux spots devraient voir le jour ces prochains mois dans le pays.