Ils vendent dans la rue pour joindre les deux bouts

La débrouille, certains Arméniens en ont fait leur quotidien. Car les salaires sont très faibles et les pensions de retraite plus encore. Pour compléter ces modestes sommes, des habitants descendent travailler dans la rue. Témoignages.

Gagik, des pommes pour payer son pain quotidien

Pour subvenir à ses besoins, Gagik vend des pommes et du vin. Crédit photo : Léa Broquerie

C’est devant un porche assez sombre, dans une rue passante du centre d’Erevan, que Gagik se tient, seul, derrière ses deux petites cagettes de pommes. Son minuscule étal permet à cet agriculteur d’une soixantaine d’années de « payer son pain quotidien ». Pas davantage. Une centaine de pommes qu’il cultive sur son terrain personnel, trois petites bouteilles de vin en plastique, sans étiquette : ces quelques produits lui permettront de vivre lui, sa femme (malade, donc sans emploi), et sa fille. Combien gagne-t-il ? Impossible de savoir, il ne parvient même pas à évaluer : « au moins de quoi survivre… » S’il fumait des cigarettes auparavant, il ne s’octroie même plus ce petit « plaisir », avoue-t-il, en baissant les yeux.

Dans trois ans, c’est une maigre retraite qui l’attend. Il gagnera environ 25.000 drams par mois (l’équivalent de 42 euros). « A mon âge, si proche de la retraite, personne ne veut m’employer. Alors, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? » Résigné, il balbutie seulement quelques mots pour parler de lui… Mais toujours avec le sourire.

 

Armen, gardien de parking pour manger 

Vêtu d’un costume usé de toutes parts, Armen discute avec un chauffeur de taxi sur un parking d’église. Le teint pâle, les cernes marquées : les effets de la fatigue sont visibles sur son visage. Tous les jours, cet homme de 53 ans travaille de 8 heures à la “tombée de la nuit”. Et ces longues journées, il les passe debout, dans ce parking poussiéreux, entouré de la fumée des pots d’échappement. « J’ai des ampoules, mes chaussures sont innommables, je n’ai pas assez d’argent pour m’en racheter« , dit-il, la voix tremblotante.

A l’origine, Armen est employé par l’église pour le nettoyage du parking. Pour ce travail, il gagne 65.000 drams par mois, une grosse centaine d’euros. Alors, pour arrondir ses fins de mois, il aide les personnes arrivant sur le parking à garer leur voiture. Il leur désigne une place, puis s’approche doucement vers eux, pour réclamer son dû. Les conducteurs donnent, la plupart du temps, entre 100 et 200 drams. « Parfois, ils ne veulent rien donner, prétextant que ce n’est marqué nulle part qu’il faut me payer ».

Mais pour pouvoir gérer le parking, il doit payer 5.000 drams par jour. A qui ? C’est un grand mystère, il reste assez vague. « Oh tu sais, c’est pas très intéressant »… Résultat, il doit garer plus de 25 voitures par jour pour réussir à couvrir ses frais. « Souvent, ça ne suffit pas, et je dois payer en retard… C’est difficile, j’ai beaucoup de dettes à la banque ». Payer pour pouvoir travailler, et ne pas manger à sa faim. Cette injustice lui donne des envies d’ailleurs : « ma femme a un cousin en Amérique, on va le rejoindre. Ici, on n’arrive pas à vivre, on survit seulement. Nous avons faim« .

 

Iveta, des graines pour toute sa famille

A 79 ans, Iveta vend des graines de tournesol : elle doit nourrir toute sa famille. Crédit : Léa Broquerie

Haute comme trois pommes, Iveta, 79 ans, déambule dans les allées du marché aux voitures d’occasion d’Erebouni, l’une des banlieues du sud de la capitale. Coiffée d’un petit chignon plutôt élégant, elle sourit à pleine dents (en or) à tous les passants.

Dans son petit panier en plastique, elle transporte des sachets fabriqués à la main, remplis de graines de tournesols. Chaque dimanche, elle vend ces cornets à 200 drams (30 centimes d’euro) l’unité. Ce petit boulot, elle l’accomplit pour compléter sa retraite de seulement 40.000 drams par mois (environ 65 euros). Ces seuls revenus doivent subvenir aux besoins de toute la famille. « Mon mari est malade depuis 20 ans, un de mes petits-fils est malade aussi. Mes deux filles sont mariées mais je dois encore les aider, elles sont pauvres« .

Avec la retraite qu’elle reçoit, elle peut à peine payer son électricité. Alors elle passe ses dimanches, de 9 heures jusqu’au soir entre les voitures et les hordes d’hommes qui défilent dans le marché. « J’ai commencé à travailler à 13 ans, je suis fatiguée mais je ne m’arrêterai pas. Je dois assurer la survie de ma famille« .

 

Karine, la vendeuse de café un peu honteuse

Karine vend du café qu’elle prépare sur son chariot fait maison. Crédit : Léa Broquerie

Karine passe moins inaperçue dans ces allées de voitures. Sur son chariot, orné d’un parasol rongé par les mites, il est d’abord difficile de savoir ce qu’elle fabrique. Mais en s’approchant, on voit des vapeurs de café s’échapper d’une petite bouilloire. « Moi, j’ai décidé de faire ce travail, puisque comme tout le monde aime le café, il faut bien que quelqu’un le fasse ! »

Cette femme reste très vague sur ce qu’elle gagne. « Cela dépend des jours… Mais j’arrive à nourrir ma famille, je suis très contente”, assure-t-elle. Les hommes placés autour rient en choeur : “pourquoi tu n’avoues pas que ça ne va pas ? Ce n’est pas une honte ! Tu ne gagnes pas un sou et tu dis souvent que les fins de mois sont difficiles…”.

Karine baisse la tête, presque honteuse. Elle ne souhaite pas avouer que ce petit boulot est plus difficile que fructueux. « Je n’ose pas trop parler de mon travail, j’ai des cousins qui ne savent pas et qui ne doivent pas savoir que je fais ça. Ils seraient très déçus« .