La lutte kokh, sport millénaire que l’Arménie veut faire connaître

Après un déclin dû à la chute de l’Union soviétique, le pays du Caucase mise à nouveau sur sa discipline historique, la lutte kokh. La pratique existe depuis le IXe siècle et l’Arménie souhaite maintenant l’internationaliser.

Un son mat, sec, qui frappe l’oreille comme un coup de fouet. La rencontre brutale entre le jeune combattant et le tapis sur lequel il vient d’être projeté ne laisse pas indifférente au niveau sonore. La lutte kokh (prononcez le « o » de « comment » et le « kh » tel un « r » roulé à l’espagnole) est un sport de combat où les chocs peuvent être durs. Virils diraient certains. Traditionnellement ce sont les deux hommes les plus forts d’un village qui s’affrontent.

Mais cette discipline typiquement arménienne n’est pas violente, assure Varoujan Haroutiounian, président du complexe sportif d’Abovyan, un village de la périphérie d’Erevan. Il est venu assister à l’entraînement du jour dans ce sport pratiqué ici par quarante personnes, et qui reste pour le moment dans l’ombre de sa consœur olympique, la lutte gréco-romaine.

Deux lutteurs à l’entrainement à Abovyan (Crédit: Douglas De Graaf).Le point d’orgue des fêtes traditionnelles 

« Aux origines, les Arméniens réglaient leurs conflits en luttant », explique-t-il. Puis c’est devenu une forme de rituel dans les villages, lors de cérémonies, de mariages, de baptêmes. C’est alors devenu un jeu, un spectacle. » En clair: la qualité du divertissement proposé importait au moins autant que la victoire.

La règle est simple: pour gagner, il faut clouer le dos de son adversaire au sol. Si les deux lutteurs ont fait jeu égal, c’est le public qui vote pour désigner un vainqueur. Une note subjective attribuée en fonction du mérite ou des aptitudes techniques, mais pas seulement. Les deux costauds sont aussi évalués sur leurs talents de… danseurs.

La lutte kokh est en effet indissociable de la khotchari, cette danse typique classée au patrimoine mondial de l’Unesco, qui précède le combat. Avant d’en passer au corps-à-corps, les deux heureux élus choisis à l’entraînement exécutent alors des mouvements traditionnels, sautent en se tenant les côtes, lèvent les bras en agitant leurs mains.

Un mariage atypique entre art et sport

« La danse est typique des fêtes arméniennes », indique Varoujan Haroutiounian. Tout le monde dansait, tout le temps, jusqu’à la fin des célébrations. En réalité, cette phase artistique est surtout une manière de montrer que les deux lutteurs ne sont pas ennemis, qu’ils ne feront pas preuve d’agressivité pendant le combat. « La culture arménienne, c’est cette tension entre la danse, qui représente l’art, la paix, et le lutte, symbole de force ».

Un lutteur tente une prise pour faire chuter son adversaire. (Crédit: Douglas De Graaf)

Une ambivalence qui se manifeste aussi au niveau auditif: les chocs sourds contre le tapis de combat contrastent avec la précédente douceur de la musique traditionnelle, rythmée par le dhol (tambour typique) et la zurna (flûte). Le contraste est saisissant entre la délicatesse des athlètes exacerbée par la mélodie, et leur niaque lors du combat.

Sport et art se mêlent donc au sein de cette discipline qui bouleverse les genres et fait fi des tentatives de classification. La lutte kokh réussit le pari de marier deux éléments constitutifs de l’identité arménienne. Ce qui explique sûrement sa longévité, et ses plus de 1100 ans d’existence à peine freinés par la chute de l’Union soviétique.

Un intérêt nouveau du gouvernement

Avec le manque de moyens financiers et une phase de flottement identitaire, la lutte kokh se perd dans les traditions. Cependant une fédération nationale existe depuis 2001 pour lui redonner vigueur. Aujourd’hui, le gouvernement a compris l’importance de se réapproprier son sport national comme vecteur d’influence culturelle.

Le ministère des Sports a ainsi investi 13 millions de drams (21.000 euros) l’an dernier, pour développer la lutte kokh en Arménie. Objectif: généraliser cette pratique qui s’est marginalisée et demeure absente dans 4 régions sur les 10 que compte le pays. Le sport devient ainsi un moyen de perpétuer et sauvegarder des traditions historiques que la société finit par délaisser. Les tenues typiques que doivent porter les lutteurs de kokh ont ainsi été institutionnalisées par le ministère des sports, qui les a modernisées sans faire disparaître leur essence traditionnelle.

Un sport national… bientôt international?

Mais le but est aussi et surtout d’internationaliser la lutte kokh. « Nous avons organisé l’an dernier un championnat national pour repérer nos meilleurs champions et les rassembler en une équipe nationale. A terme, l’objectif est de créer un championnat du monde de kokh« , confiait le président de la fédération arménienne dans une interview l’an dernier. Un événement qui serait alors indissociable de l’Arménie, comme le sont ceux de rugby avec la Nouvelle-Zélande ou de football pour le Brésil. Un moyen d’exporter sa culture et de faire grandir son influence à l’étranger.

Deux lutteurs de kokh s’affrontent lors d’un entraînement, à Abovyan. (Crédit: Douglas De Graaf)

L’Arménie souhaite ainsi prendre l’exemple du Japon, qui a exporté sa culture avec succès grâce au sport. « Ils ont investi dans la construction de centres sportifs et d’entraînements de karaté partout dans le monde, y compris en Arménie. Aujourd’hui, c’est un sport planétaire. Peut-être devrions nous faire pareil avec la lutte kokh. Mais nos moyens sont beaucoup plus limités … »

Avant de connaître cet hypothétique destin à la japonaise, l’Arménie devra peut-être se débarrasser de quelques normes de comportement. Après son entraînement, le lutteur Boris Shatveryan, par ailleurs champion d’Europe jeunesse de sambo (autre sport de combat populaire dans le Caucase), l’avoue: « la musique et la danse, ce n’est pas mon truc. Moi, c’est le un-contre-un que j’aime ».

Etudiant en Master 2 à l’école de journalisme du CELSA, je suis passionné par le journalisme sportif, et notamment les rapports d’influence mutuelle entre le sport et l’identité, la culture, les problématiques sociétales …

Etudiant en Master 2 à l'école de journalisme du CELSA, je suis passionné par le journalisme sportif, et notamment les rapports d'influence mutuelle entre le sport et l'identité, la culture, les problématiques sociétales ...