Le Gold Market d’Erevan perd de sa valeur

Depuis la chute de l’Union soviétique, le mythique marché d’or d’Erevan connait des heures difficiles. Les commerçants tentent tant bien que mal de s’adapter aux évolutions des modes de consommation. Visite du plus grand centre-commercial de joaillerie de la capitale arménienne.

« J’achète de l’or, j’achète de l’argent, j’achète des diamants« , lancent inlassablement les rabatteurs postés derrière leurs stands de bijoux. C’est dans le brouhaha que les clients arpentent les longues allées du Gold Market, un centre-commercial situé rue Khorenatsi dans le quartier des Bains, regroupant de nombreux bijoutiers. Les stands collés les uns aux autres dessinent de grandes allées carrelées. Et donnent l’impression de circuler dans les sous-sols d’un hôpital, sans fenêtres, sous une lumière artificielle blanchâtre.

Les clients du Gold Market arpentent les allées à la recherche de bijoux en or. (Crédit : Garance Feitama)

Posté sur un vieux tabouret derrière un minuscule comptoir en bois aux allures de pupitre, Hractchya T. alpague les clients à la recherche d’or. « J’achète le gramme au prix de 24 dollars que je revends ensuite 24,7 dollars. C’est moins cher que dans les boutiques du centre-ville« , assure-t-il d’une voix rauque. L’homme de 48 ans au visage marqué s’est installé dans ce marché de l’or il y a 25 ans.

Sur son stand, on retrouve essentiellement des bagues et des colliers en or sertis de pierres semi-précieuses et précieuses. « Beaucoup d’hommes viennent ici pour acheter leur bague de fiançailles ainsi que celle de leur femme. En Arménie, la tradition veut qu’on achète de l’or plutôt que des cadeaux aux mariés, donc les invités viennent eux aussi se fournir ici« , explique le quadragénaire vêtu d’une veste en simili-cuir.

Liana Aïdinian, vendeuse de bijoux présente une bague en or, sertie de diamants. (Crédit : Garance Feitama)

Mais cette tradition se perd. La vente de bijoux a baissé depuis la chute de l’URSS, qui était le premier acheteur d’or. Pour acquérir un bien immobilier à crédit, beaucoup d’Arméniens ont aussi vendu leur or. Et, enfin, le boom de l’entrepreneuriat pousse les habitants à délaisser la joaillerie pour investir dans leur business. « Avant 1991, le Gold Market attirait majoritairement les Erevanais ainsi que les Arméniens de la diaspora. Aujourd’hui, ce sont plutôt des agriculteurs qui, après une moisson réussie, investissent dans l’or », assure Hractchya T.

Au premier étage de l’établissement, au fond de l’allée centrale, se trouve le stand plus fourni de Liana Aïdinian, native d’Erevan. Cette bijoutière de 47 ans travaille en famille avec son mari orfèvre et ses deux fils argentiers. « C’est plus profitable financièrement pour nous. On n’a pas besoin d’engager de vendeur puisque c’est moi qui m’en charge« , confie la quadragénaire.

Liana Aïdinian travaille en famille au marché d’or, avec ses deux fils et son mari. (Crédit : Garance Feitama)

Dans ses vitrines, Liana Aïdinian expose des pendentifs, boucles d’oreilles et bagues ornées de diamants à un prix qui oscille entre 120 et 150 dollars. « Plus le diamant est grand et plus il est cher car il nécessite beaucoup de travail. Ici, nous avons utilisé de petits morceaux de diamants importés d’Inde, d’Afrique et de Dubaï, qui ont été récupérés lors du sciage de la pierre« , explique Liana Aïdinian en pointant du doigt une bague. La famille Aïdinian a choisi de travailler des matériaux d’une qualité plus faible afin de baisser ses prix et s’aligner face à ses multiples concurrents.

Il faut emprunter un vieil escalier exigu pour accéder au sous-sol où se trouvent les espaces de travail des bijoutiers. Une épaisse fumée envahit les quelques mètres carrés de l’atelier sans fenêtre de Hamelt H. Depuis 15 ans, cet ancien sculpteur de bois réalise des bijoux sur mesure et effectue des estimations pour les clients du centre-commercial. « Beaucoup de gens travaillent ici mais seuls les plus qualifiés restent », observe l’orfèvre en enchaînant les cigarettes.

Parmi l’ensemble des bijoux qu’il a conçus, le quadragénaire se souvient d’avoir travailler sur une montre Cartier, sur laquelle il a incrusté quarante diamants de 0,03 carat autour du cadran, augmentant sa valeur à 10.000 dollars. Mais las de travailler dans son petit atelier où règne une odeur d’essence, l’artisan espère désormais quitter le marché d’or d’Erevan pour les grandes maisons d’orfèvrerie françaises. « Je rêve de mettre à profit le savoir-faire arménien en matière de joaillerie au service de ces entreprises. Mais c’est impossible, on m’a refusé déjà deux visas pour la France », regrette-t-il.