Un football au féminin pour aider les jeunes Arméniennes à s’émanciper

Manque d’infrastructures, stéréotypes tenaces: en Arménie, être une fille et jouer au football ne va pas toujours de soi. L’association GOALS lutte pour développer le football féminin dans le pays, avec un but bien précis: utiliser ce sport comme un moyen pour les filles de s’affirmer socialement.

C’est une salle de sport au parquet flambant neuf, perchée dans les hauteurs de Dilijan, petite ville du nord de l’Arménie. Le relief montagneux et la neige parsemée sur les routes ne laissent pas deviner qu’un complexe de sport très moderne se niche dans cette région assez reculée. Un terrain de football extérieur au gazon lustré par le soleil, une salle dernier-cri qui s’adapte parfaitement aux spécificités du football d’intérieur. Comme deux anomalies dans un pays peu réputé pour l’abondance ou la qualité de ses infrastructures footballistiques. « Même pour les garçons c’est compliqué, alors imaginez pour les filles… », souffle Lorik Hartun, une responsable de GOALS.

GOALS (Girls of Armenia Leadership soccer), c’est l’association qui organise le tournoi amical sur le point de démarrer à Dilijan. Son objectif : permettre à des jeunes Arméniennes de 12 à 17 ans de pratiquer leur passion footballistique, malgré les difficultés.

En 2013, la fédération arménienne de football a dissous son volet féminin, invoquant des raisons budgétaires. GOALS a alors créé la première ligue de football féminin, il y a deux ans, dans la région de Goris, au sud de l’Arménie. Quatre autres ligues ont suivi dans autant de régions du pays (qui en compte 10), pour 33 équipes de 9 joueuses minimum. La professionnalisation est encore loin, mais ce mouvement destiné à attirer de jeunes passionnées du football gagne du terrain.

Une douzaine d’amatrices locales du ballon rond ont obtenu la chance de dribbler et tacler dans cet écrin privé, appartenant au lycée international UWC. « Je suis fan de ce sport mais je ne voulais pas jouer que dans ma cour, glisse Elida Tovmasyan, 14 ans. Et puis GOALS est arrivée en proposant aux filles intéressées de ma région de créer une équipe locale. Maintenant, je m’entraîne deux heures par semaines sur un vrai terrain. »

Les filles de l’équipe de Margahovit, près de Dilijan, s’entraînent sur le terrain extérieur du complexe sportif avant le tournoi amical (Crédit: Douglas De Graaf)

Tâter de la sphère en maillot et crampons est déjà une petite victoire en soi. « Parfois, je suis obligée d’aller taper aux portes de leurs parents pour les convaincre de laisser jouer leur fille« , soupire Lena Barseghyan, qui entraîne 15 jeunes passionnées des environs.

Devenir des « leaders »

Sourires ravis en plein effort, « high fives » chaleureux, les jeunes footballeuses en herbe profitent à fond du parquet de la salle dès les premiers coups de sifflet. Un bon début pour les responsables de GOALS: « notre but, c’est que les filles prennent confiance en elles, martèle Victoria Dokken, une Américaine cofondatrice de l’association. Qu’elles deviennent des leaders. Qu’elles s’émancipent de certaines normes sociales qui les empêchent parfois d’atteindre leurs objectifs. »

Pour cela, entraînements et tournois ne constituent qu’une partie de l’assiette au menu des activités proposées. Une fois par semaine, les joueuses échangent avec des animateurs pour discuter des inégalités qu’elles subissent en tant que femmes, et des moyens de les atténuer via le sport. La pratique même du football peut contribuer à modifier des comportements. D’où le choix d’un format bien particulier pour le tournoi amical de Dilijan.

L’entraîneuse Lena Barseghyan fait office de gardienne de but (Crédit: Douglas De Graaf)

Interdit de marquer pour les garçons

La règle est simple: seules les filles ont le droit de marquer un but. Oui, car le sexe féminin n’est pas le seul représenté sur le terrain. Des garçons un peu plus jeunes d’une équipe locale ont également été conviés. Pour une fois, ils ne joueront pas ensemble mais seront adversaires. Les équipes doivent en effet réunir 3 garçons et 3 filles. Mixité quantitative, mais règles à l’avantage des filles.

« Elles apprennent à prendre leurs responsabilités, à devenir les leaders de leur équipe« , explique Lorik. Celle-ci devient dépendante des filles pour gagner. Et en même temps, filles et garçons apprennent à travailler ensemble. » Effectivement, les passes sont nombreuses et les garçons ne monopolisent pas la balle comme prévu.

Mais la réalité est plus nuancée. Lorsqu’une attaquante parvient finalement à marquer, la frontière entre les deux genres reste importante: les filles se congratulent d’un côté, les garçons de l’autre. Des stratégies se mettent en place: dans une équipe, les joueuses sont invitées à camper devant le but adverse en laissant les jeunes techniciens faire le travail. « Je n’aime pas trop jouer avec les filles, mais c’est comme ça« , lâche Suren Melkonian, 12 ans.

Filles et garçons réunis sur un même terrain, une façon de partager des valeurs communes (Crédit: Douglas De Graaf)

Une frontière à briser

A l’inverse, Karine Mnatsakany, 13 ans, se réjouit de l’expérience: « les gars nous ont bien aidé. J’ai beaucoup appris en terme d’esprit d’équipe. Et ça fait du bien pour la confiance de marquer ! Je suis sûre que ces qualités qu’on développe grâce au foot, ça va nous permettre d’obtenir de meilleurs postes dans la vie professionnelle par exemple. »

Et puis finalement, quand on sent que la glace ne parviendra pas être brisée entre filles et garçons, un petit artiste du ballon rond plus téméraire que les autres s’approche de sa coéquipière, qui vient de marquer, et lui tape gaiment dans la main. Les garçons ne se raviront peut-être pas tout de suite de jouer avec leurs camarades féminines, mais un premier pas vient d’être franchi, avant d’envisager la suite. Pour preuve, même le petit Suren Melkonian finit par se mettre au « high five » mixte.

Etudiant en Master 2 à l’école de journalisme du CELSA, je suis passionné par le journalisme sportif, et notamment les rapports d’influence mutuelle entre le sport et l’identité, la culture, les problématiques sociétales …

Etudiant en Master 2 à l'école de journalisme du CELSA, je suis passionné par le journalisme sportif, et notamment les rapports d'influence mutuelle entre le sport et l'identité, la culture, les problématiques sociétales ...