Les petits balais de nuit d’Erevan

Toutes les nuits, ils arpentent les rues de la capitale pour la rendre propre. Les balayeurs de nuit, armés d’un balai en paille d’environ un mètre, arrondissent leur fin de mois ramassant les déchets au moins six heures par nuit.

Le gilet jaune d’Araik brille dans la rue Saryan, au nord-ouest d’Erevan. A 64 ans, il travaille entre dix et douze heures par nuit. Avant de devenir balayeur, il était directeur des services des bus. Sa retraite est trop faible pour lui permettre d’être autonome. Alors le sexagénaire au bonnet noir a décidé il y a deux ans de travailler pour Sanitek. L’entreprise libanaise a gagné l’appel à projets lancé par le maire d’Erevan en 2014 pour limiter le nombre de déchets, l’un des plus gros problèmes de la ville. Sanitek emploie environ 1.100 personnes dans la capitale, dont 415 balayeurs.

« On sert notre patrie, on nettoie les rues » affirme Araik en remettant sa lampe frontale. Il refuse que son fils, chirurgien, lui envoie de l’argent depuis la Russie. « Ici, il n’y a pas beaucoup de travail, encore moins pour les spécialistes. C’est difficile de travailler la nuit mais j’en suis fier« , répète-t-il. Visiblement débordé et essoufflé, seul dans cette zone où la lumière est faible, Araik ramasse de nouveaux déchets pour les jeter dans son sac poubelle, qu’il a laissé à quelques mètres.

Sousan Maryan est balayeuse de nuits depuis deux ans et gagne environ 138 euros par mois. (Crédit photo : Lou Portelli)

Araik est un des rares hommes à nettoyer Erevan. La majorité des balayeurs sont des femmes, retraitées, appelées les « babouchkas », comme « grand-mère », en langue russe. Comme Rosan, 62 ans. Vers minuit ce dimanche, elle nettoie une autre rue à plusieurs centaines de mètres d’Araik. Le dos courbé, Rosan avance sans sourciller, entre deux coups de téléphone. Elle s’est bien équipée pour travailler dehors. « J’ai froid, mais je travaille et je bouge, alors j’y pense moins« , confie-t-elle. L’agricultrice aux yeux cernés n’a pas de retraite, « mais un mari« , précise la « babouchka ». Tous les deux ont perdu leur fils et gardent leurs petits enfants. Rosan ratisse les rues depuis quatre ans, huit heures par nuit. Mais ses « chefs ne sont pas trop durs » selon elle. Travailler seule la nuit ? « Je n’ai pas peur, il faut que j’avance« .

« Des personnes se sont fait écraser« 

Sousan Maryan, elle, se méfie davantage. « Bien sûr que j’ai peur, les voitures roulent très vite. Plusieurs personnes se sont fait écraser« , se souvient-elle en remettant ses gants en laine. Les poubelles, souvent installées au bord des routes, incitent les balayeurs à prendre des risques. Certaines rues sont très peu éclairées. La lampe frontale ne suffit pas toujours.
A 53 ans, Sousan Maryan fait partie des jeunes balayeurs. Ce soir-là, elle est accompagnée par un de ses collègues qui n’hésite pas à la taquiner. Ils veillent ensemble à « ce que tout soit ramassé. » Ils portent la même tenue que Rosan et Araïk : bottes en caoutchouc, gilet jaune, sac poubelle accroché à la ceinture, écharpe, bonnet et sac à dos. Sousan Maryan a le chewing-gum en plus.

Contrairement à beaucoup d’autres employés, Sousan Maryan n’est ni retraitée ni sans emploi. En plus de ramasser les déchets sept heures par nuit, elle travaille à l’usine. « C’est dur mais c’est un bon complément. J’arrive quand même à dormir quelques heures par jour, avant de balayer. A partir de 40 ans, c’est difficile pour une femme de trouver un travail. C’est trop vieux« , explique-t-elle en gardant le sourire. Les traits pourtant tirés, Sousan Maryan montre très peu de signes de fatigue. Elle fait mine de danser avec son balai avant de rire avec son collègue.

Chaque mois, elle gagne 83.000 drams (138 euros) rien qu’en étant balayeuse (le salaire moyen est d’environ 300 euros nets par mois). Comme toutes les nuits depuis deux ans, Sousan Maryan terminera de balayer à l’aube, avant de changer de tenue pour aller à l’usine.