En Arménie, les stéréotypes sur les noirs ont la vie dure

Très peu de personnes étrangères vivent en Arménie. Dans une société aussi homogène, le choc culturel entre Arméniens et  noirs peut donc amener à des situations étranges. Reportage lors d’un débat entre étudiants arméniens et afro-américains.

Stéréotypes et clichés existent partout. A Erevan, des bénévoles afro-américaines ont décidé de lutter contre ceux présents en Arménie. Alicia Easley et Maya Killingsworth font partie du Peace Corp, une association américaine. Elles donnent des cours d’anglais à des élèves allant de 8 à 18 ans. A leur contact elles sont confrontées quotidiennement aux stéréotypes sur les afro-américains.

Avec seulement 5% de personnes étrangères, les Arméniens ne sont pas habitués à voir des visages et des standards de beauté différents dans leurs rues. Pour lutter contre ces clichés, elles organisent tous les samedis des discussions avec des étudiants arméniens lors desquelles ils débattent autour d’un thème. Mais avant cela, une petite activité s’impose pour briser la glace.

Jeu de rôle autour des stéréotypes (Crédit : Sarafina Spautz)

Clichés quand tu nous tiens…

Le principe est simple : chacun a un post-it collé dans le dos avec un adjectif qui le définit : « Déprimé« , « sale« , « feignant« , « exotique« , « mignon » et tant d’autres. L’objectif : parler à une personne de sorte à lui faire deviner l’adjectif qu’elle a dans le dos, tout en ayant une conversation normale.

Après 10 minutes d’échange, c’est l’heure du bilan. « Qu’avez-vous ressenti ? » leur demande Maya Killingsworth. « Eh bien, quand l’adjectif était négatif c’était compliqué. Je sentais que la personne en face ne croyait pas en moi », répond un étudiant. « Quand une personne me rappelait le stéréotype auquel j’étais confrontée, j’essayais de le combattre. Mais quoi que je fasse, elle trouvait toujours un moyen de me ramener à mon étiquette », rajoute une autre.

Et c’est justement le principe de cet exercice : se mettre dans la peau de l’autre, comprendre comment un stéréotype peut affecter la vie quotidienne d’une personne et à quel point il peut être difficile de s’en débarrasser, surtout pour une personne étrangère en Arménie.


N-word, B-word etc.

Puis vient la discussion. Aujourd’hui, elle porte sur le hip hop : mastodonte de la culture afro-américaine, industrie pesant plusieurs millions de dollars et s’exportant dans le monde entier. Les stéréotypes qu’il véhicule sur la culture afro-américaine sont au centre des débats.

Après avoir regardé des extraits d’un documentaire traitant de ce phénomène, les dés sont lancés. Les étudiants débattent des rappeurs ayant besoin de surjouer leur masculinité ; de leur côté bling bling pour certains ; de l’aspect gangsta pour d’autres, reprenant les codes des gangs et de la prison auxquels certains ont été confrontés ; de la puissance des paroles de certaines chansons; de l’utilisation du « N-word » (mot « nègre« ) ou du « B-word » (mot « pute« ), et de l’image des femmes noires dans ce milieu. Et ce dernier point entraîne de vifs échanges.

Arméniens et Américains débattent sur l’image de la femme noire dans le monde du hip hop. (Crédit : Sarafina Spautz)

Les clips de rappeurs sont parfois controversés à cause de la manière dont les femmes noires y sont montrées. Souvent hypersexualisée, elles sont présentées comme des objets… « Et une femme habillée de manière sexy devrait-elle être traitée comme un objet sexuel ? » demande Maya Killingsworth à la salle. Silence…

Les étudiants se regardent mais personne n’ose prendre la parole. Alors Maya reformule : « Qu’est-ce qu’une femme libre en Arménie ? », une question plus facile. « Ici, si une femme sort en boîte de nuit, ça veut déjà dire que c’est une femme libre » répond une étudiante. « Et une femme libre qui s’habillerait comme on le voit dans les clips de rap, mériterait-elle d’être traitée avec moins de respect ? » retente la bénévole afro-américaine. Un peu plus à l’aise, la même étudiante répond: si ces femmes sont habillées de la sorte, c’est qu’elles veulent être traitées comme telle.

Une autre poursuit. Pour elle, le respect n’est pas lié au genre : «  On est respecté pour la personne qu’on est. Cela ne dépend pas de son sexe ou de son apparence physique « . Les bénévoles américains sont plutôt d’accord. Mais les animatrices insistent: une femme habillée sexy ne mérite pas d’être moins bien traitée qu’une autre. « Le problème, ce n’est pas le vêtement. C’est d’être traité comme un objet. Et peu importe la tenue, une femme peut toujours être harcelée, » explique une amie américaine des deux bénévoles, venue participer au débat.

L’image des femmes véhiculée par les clips de rap est en contradiction avec le standard de beauté d’une femme en Arménie. Celle-ci doit être très féminine sans être considérée comme vulgaire.

Pour mieux se faire comprendre, Alicia Easly lit les paroles de U.N.I.T.Y de Queen Latifah. Cette chanson parle d’une femme qui se balade en short dans son quartier. Elle se fait traiter de « B-word » et mettre une main aux fesses.C’est une première violence faite à une femme, qui peut en entraîner d’autres. Le même personnage est ensuite battu par son mari. Et la chanson dénonce cette violence.

Au son de U.N.I.T.Y, les étudiants comme les bénévoles, assis sur leurs chaises, bougent en rythme… et c’est sur cette chanson que la réunion se termine. En partant, l’une des participante arménienne lâche: « C’est vrai que quand on écoute vraiment les paroles, pour certaines chansons, en tant que femme, ça fait mal! ».