Sarkhis Sahakyan, le Fabergé arménien

Ce joaillier arménien façonne des oeufs à la façon de Fabergé, depuis son atelier du sud-est d’Erevan. Portrait d’un artiste de renommée internationale.

« Depuis le début de ma carrière, j’ai réalisé des oeufs de Fabergé pour vingt-quatre chefs d’Etat « , narre Sarkis Sahakyan en pointant du doigt les murs de son atelier tapissé de près de trente photos, où il apparait aux côtés de personnalités publiques et politiques. Parmi eux, le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe, Alexis II de Moscou, Vladimir Poutine, François Hollande, Aznavour ou encore Bill Clinton.

Sarkhis Sahakyan peut mettre jusque deux ans à réaliser un oeuf. (Crédit : Garance Feitama)

Allure décontractée et cigarette à la main, le célèbre joaillier arménien passe la majorité de ses journées et de ses nuits dans son atelier, un imposante maison rose en tuf (une pierre calcaire) située en périphérie d’Erevan dans le quartier excentré de Kilikia. Ici tout le monde le connaît. Sa maison ne comporte aucun système de sécurité particulier et il laisse parfois sa clé sur la porte quand il sort.

Passionné par l’art abstrait et les oeufs de Fabergé, Sarkis Sahakyan, aussi appelé « Sergueï » en russe, débute sa carrière dans les années 1970 en tant que simple bijoutier. Issu d’un milieu populaire, Sarkis Sahakyan perd son grand-père durant le génocide, en 1918. La famille quitte la ville de Kars, aujourd’hui en Turquie et conquise par l’armée turque à l’époque. Ensemble, ils émigrent en Géorgie afin de fuir les combats. Le joaillier arménien y est né en 1949, à Tbilissi, la capitale. Pudique quant à l’évocation de ces souvenirs, le joaillier dédramatise. « C’est pour cela que j’aime tant Aznavour. Nos familles ont subi un destin similaire, lié à la guerre« , sourit l’homme en pointant un photo sur laquelle il apparaît aux côtés du chanteur détenant l’une de ses créations. Il s’est fixé à Erevan après ses études à l’école des Beaux-Arts. C’est à ce moment qu’il ouvre son premier atelier, à Erevan.

L’oeuf est incrusté de saphirs et de rubis. (Crédit photo : Garance Feitama)

Cinq ans après la chute de l’URSS, l’artiste devenu président de l’association des joailliers arméniens en Arménie (AJA) se spécialise en joaillerie de luxe et apprend à réaliser des oeufs de Fabergé. « J‘ai confectionné une quantité astronomique de bagues et bijoux. Puis un jour j’en ai eu marre. Il me fallait un défi plus important et un produit plus grand sur lequel je puisse exprimer ma folle imagination », explique le sexagénaire assis sur un imposant fauteuil en velours rouge.

C’est après avoir ouvert une bijouterie à Saint-Petersbourg, en Russie, que l’orfèvre prend la décision de marcher sur les pas du joaillier russe, Karl Fabergé. Après une formation qu’il souhaite garder secrète, Sarkis Sahakyan débute la création d’oeufs, fasciné par l’histoire de cet objet précieux devenu célèbre en 1887, sous l’impulsion du tsar Alexandre III. Ce dernier a offert à sa femme Maria Feodorovna le tout premier oeuf de Fabergé lors des célébrations de Pâques, cette même année.

Sarkis Sahakyan a réalisé une copie de l’oeuf de Couronnement commandé par Nicolas II pour son épouse en 1896. (Crédit photo : Garance Feitama)

Le joaillier arménien expose pour la première fois en 1983 en Hongrie. Puis viennent des déplacements dans le monde entier: au Japon en Inde aux Etats-Unis et en Europe où il vend ses objets entre 9.000 et 16.000 dollars. Mais sa notoriété, il la doit au premier président arménien Levon Ter-Petrossian, qui a dirigé le pays de 1991 à 1998. « Il est le premier à m’avoir passé commande« , se souvient l’orfèvre, non sans un brin de fierté. L’homme cultive également sa différence en misant sur la surprise qui se trouve à l’intérieur de l’oeuf. « J’avais intégré une casquette militaire, sertie de pierres précieuses, dans celui de l’ex-ministre de la défense russe. Il était très content et l’avait mis dans la partie la plus visible de sa maison« , se remémore le joaillier arménien.

L’atelier de Sarkis Sahakyan témoigne également de son goût pour la peinture. Une trentaines d’oeuvres réalisées par le joaillier sont exposées sur les murs du salon, la pièce principale de la maison. L’homme envisage désormais d’allier la peinture abstraite à la réalisation d’oeufs de Fabergé, présents dans certains musées d’Art déco. « J’espère que dans 500 ans, mes oeufs seront aussi célèbres que ceux de Karl Fabergé « , rêve-t-il.