« Les Arméniens ont les khatchkar dans le sang »

Réprimé sous l’URSS, l’art du khatchkar (littéralement « croix de pierre ») est emblématique de l’Arménie et de son Église. Ces sculptures sont au cœur de la culture de la petite République du Caucase. A Erevan, Varazdat et ses apprentis perpétuent cet art millénaire.

Sous les toits de tôle d’une petite baraque ouverte sur une ruelle du vieil Erevan, un épais nuage de poussière ocre s’élève. Rythmés par le vrombissement de la ponceuse électrique et les battements réguliers du maillet et des ciseaux qui s’entrechoquent, trois hommes travaillent la pierre à même l’asphalte. Dans les blocs, des croix ornées de volutes complexes se dessinent grossièrement. Ces travailleurs perpétuent l’un des arts les plus emblématiques de l’Arménie: les khatchkar, littéralement « croix de pierre ».

L’atelier de sculpture de khatchkar se trouve au bord d’une ruelle d’Erevan / Crédit: Clara Charles

Inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco depuis 2010, ces ornements religieux sont un symbole de l’Église apostolique arménienne. L’art s’est développé entre les IVe et XIIe siècles et près de 50.000 stèles de pierre ornent désormais les églises et monastères du pays ou les « cimetières de khatchkars ». Mais il reste peu de sculpteurs dans les rues de la capitale.

Assis dans un café de l’autre côté de la rue, le propriétaire de ce petit atelier de sculpture, Varazdat Hambardzumyan, observe ses apprentis travailler. A 58 ans, il ne sculpte plus lui-même, mais dessine tous les khatchkars qui lui sont commandés par des églises arméniennes, de la diaspora ou par des particuliers qui les installent pour faire un vœu ou conjurer le mauvais sort. Varazdat et son fils forment des apprentis pour les aider dans leurs tâches. Ils organisent aussi des ateliers pour les touristes et les badauds qui souhaitent s’y essayer.

« Pendant la guerre je voulais donner espoir aux gens »

Varazdat s’est mis à tailler la pierre sur le tard. Avant les années 1990, il confectionnait des vêtements. Mais l’homme, qui attachait déjà une grande importance à la spiritualité, s’est vu rattraper par l’Histoire. « Pendant la guerre du Haut-Kharabagh, je devais faire vivre ma famille et je voulais redonner de l’espoir aux gens, leur montrer qu’ils pouvaient croire. Alors j’ai commencé à faire des khatchkars« , confie-t-il. A force d’essais, il apprend seul à tailler la pierre.

Armen et Levon travaillent sur un khatchkar / Crédit: Clara Charles

La chute de l’URSS rend son projet plus aisé, puisque cet art chrétien était alors réprimé par l’État laïque soviétique. Dès que la petite République retrouve son indépendance en 1991, les sculpteurs reprennent leur art. « Les Arméniens ont les khatchkars dans le sang comme les Brésiliens le football, affirme Varazdat. Depuis des siècles, des dictateurs sont venus et ont essayé de détruire nos khatchkars mais on a continué notre travail. Ils sont partis mais les pierres sont restées parce qu’elles sont comme le tampon de Dieu sur notre pays. »

 

Clara Charles